par Culture et transcendance
Quelle culture publique commune pour le Québec ?
Une société néolibérale individualisée et fragmentée On parle souvent de la fragilité de la langue française au Québec à cause de notre situation de société minoritaire dans un continent anglophone. Mais la spécificité qui s’est maintenue tant bien que mal autour du noyau des Québécois d’origine canadienne française est menacée de bien d’autres manières, comme pour toutes les cultures locales à l’ère de la mondialisation. Le néolibéralisme a occupé l’espace laissé vacant par le recul du religieux. Il s’est imposé et a défini des éléments de culture commune que la population et ses dirigeants ont intériorisés. Simultanément, nous sommes devenus plus individualistes: le succès de la Révolution tranquille, c’est que l’État a rendu inutile la culture de solidarité. La culture populaire a été évacuée au profit de la culture savante, puis de la culture de masse associée étroitement à l’hollywoodienne American Way of Life promouvant une société écologiquement inconsciente et hostile sur le plan de la justice sociale. Il n’est pas simple de cerner une culture commune à tous les individus d’une société pluraliste. Au Québec, des clivages peuvent se faire sentir notamment: au plan ethnoculturel (Premières Nations, francophones, anglophones, personnes issues des communautés culturelles) au plan de la scolarité (intellectuels / non intellectuels, scolarisés / peu scolarisés) au plan du niveau de vie (pauvres, riches, classe moyenne) au plan du lieu de résidence (urbain / périurbain / rural, régions / centres) au plan de l’orientation sexuelle/affective etc. Quel est le lien existant (ou à établir) entre l’ensemble des classes sociales au Québec? La logique individualiste a favorisé une fragmentation des sous-cultures. La question même de rapport à une culture commune n’est plus posée puisque par ailleurs, la culture commune est réduite à sa plus simple expression: parler français (souvent mal), égalité entre les femmes et les hommes…
Une société en quête de sens La « culture de l’authenticité ‑ pour reprendre l’expression de Charlez Taylor dans L’àge séculier ‑ a favorisé une quête de sens ou de raisons de vivre plus «privée» et axée sur l’épanouissement de l’individu. Celui-ci devient alors l’unique référent de «vérité» au détriment de la cohérence doctrinale et philosophique des grands récits qui ont façonné la matrice culturelle occidentale. AInsi il est possible de retrouver des personnes qui adhèrent à des éléments bouddhistes tout en continuant à professer leur croyance au Dieu chrétien. Ce phénomène de «nomadisme culturel» ou de «magasinage de sens» s’observe également dans les rites de passages tels que le mariage ou l’accueil d’enfant, où des emprunts multiples à des doctrines et rituels parfois irréconciliables sur le plan philosophique, apportent un sens apparemment cohérent pour la famille et l’individu, peu importent d’autres considérations d’ordre social, religieux ou philosophiques Dans l’actuel «marché du sens», le critère ultime est la satisfaction de la clientèle.
Cette absence de projet rassembleur n’aide pas à trouver des raisons satisfaisantes pour vivre ‑ ce qui prouve que la consommation ne suffit pas à donner un sens à la vie.
Cela laisse béant l’enjeu du sens à la vie dépassant, transcendant l’individu. La question qui demeure est un des grands défis du 21e siècle : comment construire une identité commune intégrant le pluralisme et l’ouverture tant à l’altérité qu’à une transcendance désormais vécue sous le signe de l’immanence?
Ce qui reste de culture commune Une culture commune comporte des principes, des croyances, des traditions, rituels et pratiques, le tout enraciné dans des récits. Que reste-t-il de ce genre, qui soit commun à la majorité de la population québécoise? Principes: Nous sommes très forts sur la revendication des droits (avec la segmentation des groupes revendicateurs qu’elle favorise), mais nous parlons peu du fondement de ces droits. Or, il n’y a pas de droits sans responsabilités, sans une solidarité active qui, seule, permet de les réaliser, ce qui implique un projet de société En parallèle circulent d’autres commandements, à la base d’une autre vision: consommez pour créer de l’emploi, pour faire fonctionner l’économie…. Croyances: La principale croyance véhiculée de nos jours au Québec, comme partout où se rendent les voix de la mondialisation néolibérale, c’est la croyance au Marché et à l’inéluctabilité de ses lois, dont la nécessité de la croissance. En découlent des croyances comme « le privé fait mieux que le public », « si c’est bon pour l’économie, c’est bon pour vous ». Traditions, rituels et pratiques: des rituels de passage: bal de finissants, premier permis de conduire, première auto… des festivités: Noël, la St-Valentin, Pâques, la St-Jean, l’Halloween… toutes fêtes depuis longtemps commercialisées, récupérées par le marché ou l’industrie du spectacle des rendez-vous: soirée du hockey, jeux loympiques (alors que le sport professionnel, qui exacerbe la compétition, est une métaphore du capitalisme dont il promeut les valeurs), Tout le monde en parle, téléréalités, mégaspectacles… culte des vedettes, encouragé par l’industrie culturelle des pratiques: la femme garde son nom en se mariant, espaces sans fumée, impôts, déménagements le 1er juillet… rituels quotidiens: la pluie et le beau temps, la météo, l’actualité dans les médias…, Récits: pour tous: le père Noêl le 11 septembre 2011 le déluge du Saguenay, « le » verglas », Katrina, « le » tsunami »… les inquiétudes pour l’environnement, avec des relents de nouveau millénarisme et d’attente de la fin du monde pour les Québécois de souches plus anciennes: histoire la bataille des Plaines d’Abraham la rébellion des Patriotes (1837-38) la Grande noirceur, la Révolution tranquille Octobre 1970 héros Maurice Richard, le frère André, René Lévesque peut-être certains récits de fiction, mais bien peu traversent les générations…
Éléments pour une nouvelle culture commune Les récits mythologiques ont fondé des civilisations, mais ils renvoient aussi à une expérience individuelle. Nous cherchons des récits analogues, qui puissent fonder un projet de société ET auxquels puissent adhérer les nouveaux arrivants. Parmi les pistes à suivre: se réapproprier de façon laïque la culture chrétienne, le passé catholique. trouver un récit mythique pour refonder le rapport à la nature. importance de la liberté. Mais liberté de propriété n’est pas liberté d’être.
Notre proposition L’orientation gouvernementale de Québec solidaire devrait favoriser l’émergence d’une culture axée: sur les relations, plutôt que surla consommation sur le rapport à l’environnement, à la Terre-mère au plan local et national, promouvoir la langue française et le patrimoine québécois, y compris la contribution des femmes dans le devenir du Québec, le patrimoine des Premières nations, de la minorité anglophone, des confessions religieuses minoritaires, etc. favoriser une culture publique commune qui: intégre le pluralisme; valorise grandement l’éducation au genre et combatte tant le sexisme que l’hétérosexisme; valorise la coopération à tout les niveaux et la solidarité; favorise une certaine «mondialisation du politique (dont la forme demeure à discuter : fédéralisme mondial ou autres formes de gouvernance mondiale comme la proposition de R. Petrella de L’organisation mondiale de l’humanité»(1) et une régionalisation de l’économie; favoriser l’éducation à une culture interspirituelle laïque non-violente promouvant des moyens pacifiques, comme le dialogue, la résolution de conflits.
Cf R. Petrella, Pour une nouvele narration du monde, Montréal, Écosociété, 2010. Voir également R. Petrella http://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/PETRELLA/12434
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