par QS - Hull
Dans le cadre de l’enjeu 2 sur l’économie, nous souhaitons soumettre l’idée de l’économiste et sociologue Bernard Friot sur le salaire à vie. La proposition est certainement mieux expliquée si on consulte les références ci-dessous. Dans le contexte actuel, la proposition s’apparente à une utopie, un objectif à très long terme, réalisable seulement si de nombreuses conditions sont remplies avant : désacralisation de l’argent ; une population conscientisée et ayant développé un sens aigu de solidarité ; renversement du rapport de force en faveur des travailleurSEs ; processus de désaliénation des travailleurSEs enclenché ; des médias à l’écoute des travailleurSEs et non plus agissant comme des caisses de résonance des diktats économiques, …etc. Nous pensons que cette idée utopique mérite d’être connue, voire même débattue. Il n’est pas superflu que la gauche ose à nouveau proposer des utopies ! Cela étant dit, il ne faudrait pas non plus que les utopies nous enferment dans un carcan idéologique figé et suscitent de sempiternels débats dogmatiques et oiseux… D’ici là, tout en tendant vers cette belle utopie, nous sommes d’avis que des mesures transitoires progressistes sont possibles et qu’elles constituent déjà un pas dans la bonne direction, justement, pour tenter de renverser le rapport de force patronat/employés, réduire ou éliminer l’extrême pauvreté, bâtir une société plus égalitaire et une société moins aliénée par rapport au marché de l’emploi…
Cette proposition est cousine du concept du revenu minimum garanti, mais nous pensons qu’elle s’y oppose dans sa philosophie sous-jacente. Le revenu de citoyenneté est assurément une idée qui part d’un bon sentiment, mais elle est minimaliste : elle assure seulement un revenu à peine supérieur au seuil de pauvreté et nous contraint donc à vendre notre force de travail. Le danger qui semble souvent négligé c’est de voir le patronat profiter de cette mesure pour exercer les salaires à la baisse et augmenter la précarité des salariés. Ces patrons n’auraient plus de « pudeur » à remercier leurs salariés qui ne répondraient pas exactement à leurs desiderata. Il n’est pas du tout certain que le revenu de citoyenneté soit une mesure émancipatrice.
Le salaire à vie cherche à découpler l’emploi du revenu. Ce dernier serait associé à nos compétences, nos études, notre savoir-faire, nos aptitudes relationnelles,…etc. indépendamment du fait que l’on occupe un poste de travail ou pas, un peu à l’image des retraités. L’idée part de la constatation que les retraités, lorsqu’ils sont en bonne santé, nous disent en très grande majorité qu’ils n’ont jamais été aussi occupés depuis qu’ils n’occupent plus un emploi salarié. Et pourtant ils travaillent tous les jours dans des œuvres sociales, du bénévolat, dans leur potager biologique, à l’éducation de leurs petits-enfants, …etc. À l’opposé, les salariés, en grande majorité, nous diront qu’ils aimaient leur travail au début, mais qu’au fil du temps, cela n’est plus du travail, tellement ils sont pressurisés à produire plus et mal, ou contraints à baisser la qualité du service rendu à la population.
En Europe continentale, les retraités sont payés en grande majorité par un système de cotisation sociale. Cela n’est pas une taxe, mais un transfert direct d’argent des salariés (c’est la différence entre salaires brut et net) et des entreprises (la valeur ajoutée après salaires et avant profit) vers les retraités. Les retraites en France fonctionnent sur ce principe de solidarité intergénérationnel: les cotisations des actifs et des compagnies paient les pensions des personnes âgées. Jusqu’à présent, cela a bien fonctionné malgré les changements démographiques en cours depuis des décennies, car la productivité du travail n’a cessé d’augmenter. Cette expérience grandeur nature du financement des retraites par répartition démontre qu’un transfert de la plus-value pour financer un salaire à vie peut fonctionner. La prochaine étape consisterait donc à étendre ce système à l’ensemble de la population adulte.
L’idée consisterait à faire cotiser toutes les entreprises selon un gros pourcentage de la valeur ajoutée, par exemple 50 % (aujourd’hui distribuée en salaires et empochée par les profits de l’entreprise), à une caisse nationale gérée par les travailleurs et leurs syndicats qui paierait la protection sociale et les salaires de l’ensemble de la population âgée de plus de 18 ans. Les salaires seraient normalisés sur une échelle variant de 1 à 5 (salaires nets variant de 25 à 125 K$/an par exemple) selon les savoir-faire, les compétences qu’il nous reste à définir de façon large, juste et équitable. À ce stade, il faut éviter que cette évaluation soit teintée d’objectifs productivistes ou marchands. Par exemple, une personne talentueuse en art ou avec de grandes aptitudes compassionnelles devrait pouvoir se qualifier tout aussi avantageusement qu’une personne à l’esprit cartésien, de type ingénieur. Toute personne aurait minimalement droit au niveau 1 de salaire à vie et jamais elle ne pourrait être rétrogradée à un niveau inférieur puisque les acquis, les aptitudes et les compétences demeurent. On peut aussi envisager de moduler le salaire en fonction du nombre d’enfants à charge.
Tout de suite, on réalise que l’idée est hautement subversive, mais en contrepartie, elle exige qu’un sens aigu de la solidarité traverse l’ensemble de la société ; cela signifierait un changement de culture, de valeurs dominantes, de discours dans nos écoles… etc. Le travail serait synonyme d’épanouissement personnel, de service à rendre joyeusement (on l’espère !) à la société, et deviendrait gratifiant pour quiconque.
Tout en restant dans une économie de la libre entreprise, cette mesure redonnerait le pouvoir à la population sur l’orientation de notre économie et sur la marche des entreprises; elle règle le sentiment d’aliénation des travailleurSEs (notre système de santé ne s’en portera que mieux !). La caisse ne fait que distribuer cet argent sans accumuler ou placer ces sommes sur les marchés financiers. On abolit ainsi au Québec les fonds de pension, les assurances du genre Great-West qui ne font que spéculer; bref, l’économie boursière en prend pour son rhume. Si cette mesure est associée à une taxation assez sévère sur les revenus en capital et placements financiers, nous limitons le revenu maximum (tant pis pour Kent Nagano…); la pauvreté est jugulée; les inégalités de richesse sérieusement encadrées. Les citoyens décideront là où ils voudront travailler et, si peu de gens veulent exercer leur talent dans l’industrie de la guerre, tant pis pour elle! Bien entendu, ce système de redistribution fonctionne si le travail disponible procure une valorisation sociale importante aux yeux des citoyens. Les employeurs n’auront qu’à bien se tenir, c.-à-d. procurer des emplois porteurs de sens et des conditions de travail dignes de ce nom afin de fidéliser leurs travailleurSEs.
Toutefois, cette mesure seule ne met pas fin au pouvoir des actionnaires, sauf les actionnaires québécois si notre fiscalité fixe un revenu maximal (proche de l’échelon n.5 des salaires). Mais comme les travailleurSEs peuvent facilement voter avec leurs pieds, les actionnaires pourront difficilement presser le citron et nous imposer des conditions à la baisse. Des entreprises, surtout celles qui sont autoritaires dans leur mode de gestion du personnel, pourraient plier bagage, car le rapport de force serait inversé. Dans ce cas, il faudra favoriser la création de coopératives par les employés ainsi abandonnés par la direction de l’entreprise.
Références:
http://www.monde-diplomatique.fr/2010/09/FRIOT/19637
http://blog.mondediplo.net/2010-09-08-A-partir-des-retraites-imaginer-un-salaire-a-vie
Et un petit cours d’économie politique très pédagogique : http://www.dailymotion.com/video/xdrm57la-retraite-c-est-revolutionnairenews
Blanche Roy Emmanuel Dupont
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